POÈMES D’ADIEU
  >>> Farewell poems

 
 
Ô vagues de l'Adriatique,
Brenta, vous verrai-je jamais ?
A nouveau plein d'élan lyrique,
Ouïrai-je la voix enchantée,
Dédiée aux enfants d'Apollon.
De par la fière lyre d'Albion,
Elle m'est précieuse, je la connais.
Des nuits de l'Italie dorée,
Je goûterai les langueurs folles ;
Aurpès d'une Vénitienne jeunette,
Tantôt bavarde, tantôt muette,
Dans le secret d'une gondole,
Ma bouche apprendra le discours
Et de Pétrarque et de l'amour.
  Par nuit d'été, combien de fois
Quand l'air se fait diaphane et clair,
Et que le ciel sur la Neva,
Le miroitement de la rivière
Ne reflètent plus la face de Diane,
Nous souvenant de nos romans.
Rêvant à votre amour d'antan,
Impressionnés, libres à nouveau,
Ecoutant la nuit qui respire,
La buvions-nous sans dire un mot !
Tel un forçat ensommeillé,
Transporté dans une clairière,
En songe, nous remontions le temps,
Vers nos jeunes matins d'hier.

Et le coeur plein de nostalgie,
Adossé au granit du quai,
Eugène Onéguine se tenait,
Image pensive du poète,
L'air était calme. Aucun bruit,
Juste l'appel des gardes de nuit,
Le la Millionoïa, soudain.
Le trot d'un fiacre, sur un chemin.
Juste sur le fleuve endormi,
Une barque balançait ses rames,
Et dans le loin, nous charmant l'âme,
Un cor et une chanson hardie…
Mais plus douces que ces grâces,
Les mélodieuses octaves du Tasse.


Quand viendras-tu, ma liberté ?
L'heure a sonné et je t'appelle !
De la falaise je guette le ciel,
J'attire la brise vers les voiliers.
Sous la haute mante des orages,
Sur la voie libre des sillages,
Quand voguerai-je paisible et for ?
Il faut quitter ces tristes bords,
L'hostilité de cette patrie,
Et sous le ciel de mon Afrique,
Parmi les sables des Tropiques,
Languir pour la triste Russie,
Où j'ai souffert, où j'ai aimé,
Là où mon âme j'ai enterré.

 

Alexandre Pouchkine